Rencontre avec le docteur Thierry Tortosa : le métier de paléontologue

Rencontre avec le docteur Thierry Tortosa : le métier de paléontologue

Tout savoir sur les dinos !

Est-ce que les dinosaures ont existé ?

Pour répondre à cette question, il faut savoir ce qu’est un dinosaure. Il s’agit de reptiles (au sens classique du terme) ayant des caractéristiques anatomiques que l’on ne retrouve pas toutes ensemble chez d’autres animaux. Lorsqu’on découvre un os fossile ou, par chance, un squelette assez complet, il suffit de vérifier ses caractéristiques. Sans entrer dans le détail, il s’agit de regarder la présence d’une ouverture sur un os à l’avant du crâne, la forme particulière des vertèbres du cou, la forme et les proportions des os du bras (humérus et radius), la forme de l’ouverture du bassin permettant l’articulation de la jambe, la présence d’insertions musculaires développées sur l’os de la cuisse (fémur), la forme des os de la cheville. Mais le caractère le plus facile à retenir est celui de la position érigée des membres, verticalement sous le corps, et non fléchis sur les côtés (comme chez les lézards, les crocodiles ou les tortues). Si un squelette fossilisé possède toutes ces caractéristiques : il s’agit d’un dinosaure. Leur existence est donc basée sur la forme de ces os… que l’on retrouve par centaine de milliers depuis presque 200 ans. Chose encore plus intéressante, nous savons que certains petits dinosaures carnivores avaient des plumes… comme les oiseaux. Les oiseaux possédant les caractères anatomiques propres aux dinosaures (certes plus évoluées), ils sont maintenant classés dans cette grande famille. Donc oui, les dinosaures ont bien existé (nous avons les os fossilisés) et ils existent encore !

Combien y avait-il d’espèces de dinosaures ?

Le nombre précis d’espèces connues est difficile à chiffrer. Les études paléontologiques révisent très régulièrement des découvertes anciennes, et concluent à la création de nouvelles espèces à partir d’une unique espèce ou au contraire, fusionnent plusieurs anciennes sous un même nom (on parle de mise en synonymie). De plus, de nombreux fossiles ne portent pas de nom, bien qu’ils soient différents d’espèces déjà décrites. Il existe également de nombreux noms de dinosaures « non valides » ou « douteux ». Pour ces cas, il s’agit de dinosaures définis sur des restes trop fragmentaires pour être comparés avec d’autres. Enfin, une très grande majorité d’espèces appartient à des genres dits monospécifiques (un genre contenant une unique espèce). Les autres genres peuvent contenir plusieurs espèces et cela complique le calcul. Pour ces raisons, il est relativement plus aisé de compter le nombre de genres.

Approximativement, on dénombre 1200 genres de dinosaures. On découvre en moyenne une vingtaine de nouveaux genres chaque année (une cinquantaine en 2019, sans compter les oiseaux fossiles !). Certains statisticiens pensent qu’il reste encore des centaines de nouveaux genres à découvrir. Et cela ne compte malheureusement pas les animaux dont les squelettes n’ont pas eu la chance de se fossiliser, le phénomène étant très rare.

Enfin, si nous voulons être rigoureux et complets, il faudrait intégrer les genres d’oiseaux fossiles (plus de 700) et actuels (plus de 2200).

Où habitait la majorité des vélociraptors ?

Contrairement à ce présente le film Jurassic Park, Vélociraptor était un petit dinosaure carnivore vivant exclusivement en Asie. Deux espèces sont connues : Velociraptor mongoliensis de Mongolie et Velociraptor osmolskae de Chine.  Le dinosaure visible dans le film de Spielberg est en fait un Deinonychus, un autre droméosauridé (la famille surnommée « raptor ») qui fut dans le passé assimilé à Vélociraptor par quelques scientifiques. Cette hypothèse est maintenant abandonnée, Deinonychus étant bien plus vieux (33 millions d’années d’écart) et gros que Vélociraptor (qui ne dépassait pas la hauteur d’un grand chien). Les droméosauridés sont connus dans le monde entier : Afrique, Amérique du Nord et du Sud, Asie, Antarctique et même en Europe. Nous avons en France au moins trois droméosauridés connus : Pyroraptor, Richardoestesia et Variraptor, provenant de l’Aude, des Bouches-du-Rhône, de l’Hérault et du Var.

À quelle vitesse allait le vélociraptor ?

Une étude scientifique datant de 2007, a mis au point un modèle informatique capable d’estimer la vitesse de course de trois animaux actuels : l’autruche (55,6km/h), l’émeu (47,8km/h) et l’Homme (29km/h). Ce même modèle fut appliqué aux fossiles de dinosaures bipèdes dont le Vélociraptor. Les paléontologues estimaient ainsi qu’il pouvait atteindre la vitesse de 39km/h… ce qui est bien plus rapide qu’un homme ! Cette estimation, basée sur la forme des os, les traces d’insertions musculaires ou de tendons sur les os, est peut-être légèrement en dessous de la réalité. En effet, la même année, une autre étude prouvait que Vélociraptor portait des plumes sur les bras (entre autres). Ces plumes auraient pu augmenter sa vitesse en stabilisant la course (comme les ailerons des voitures de course !). Vélociraptor était donc un dinosaure très rapide ! Bien plus rapide que le Tyrannosaure (29km/h, comme l’Homme), mais plus lent que Compsognathus (64km/h), un petit dinosaure carnivore découvert dans le sud de la France.

Le métier de paléontologue

Quelle est la différence entre un archéologue et un paléontologue ?

La confusion est très courante et le paléontologue ne cesse de l’expliquer durant toute sa carrière ! Même si les métiers semblent très proches de par leur activité de fouilles, la méthodologie scientifique ou les outils utilisés, les deux disciplines sont très différentes quant à leur cible, leur but et leur formation universitaire.

L’Archéologie s’intéresse à l’Homme depuis la Préhistoire (la période comprise entre l'apparition du genre Homo et l'apparition de l’Ecriture) jusqu’à l’époque contemporaine. Les outils, les ossements de leurs proies (chasse ou élevage), les poteries, les armes, les bijoux, la monnaie, les vêtements, les empreintes, l’art, les constructions, sont des éléments liés à l’Homme et qui entrent uniquement dans le cadre de la recherche archéologique. Les études universitaires sont tournées vers l’Histoire, l’Histoire de l’Art ou encore les Sciences humaines.

La Paléontologie s’intéresse à l’ensemble des organismes vivants (ce qui laisse un très vaste choix), leur apparition, leur évolution et leur extinction. La paléontologie se décline en plusieurs sous-disciplines comme : l’étude des relations de parentés entre les organismes (la phylogénie), la classification du vivant (la systématique), la répartition des espèces dans le temps et leur chronologie (la biostratigraphie), la flore fossile (la paléobotanique), les pollens et les spores (la palynologie), les empreintes de pas et traces d’activités biologiques (paléoichnologie), la lignée humaine avant l’apparition d’Homo (la paléoanthropologie), les environnements et l’écologie passés (paléoenvironnement et paléoécologie), le climat passé (la paléoclimatologie) et même des excréments fossiles (la paléocoprologie).

Quel est le programme d’une journée de travail de paléontologue ?

Le métier de paléontologue peut être très différent selon l’endroit où le scientifique travaille. Certains sont des chercheurs universitaires, d’autres des scientifiques travaillant dans des institutions publiques ou privées. Pour ma part, en tant que conservateur d’une réserve naturelle géologique (la Réserve Naturelle de Sainte-Victoire), j’ai un grand nombre de missions très différentes en fonction des activités programmées sur plusieurs années (ainsi je m’éloigne un peu du métier du paléontologue tel qu’on l’imagine classiquement). Lorsque je fais de la paléontologie, j’ai également plusieurs types de journées : la prospection sur le terrain pour découvrir de nouveaux fossiles, les journées de fouilles (en général une campagne dure un mois), le temps de recherche d’informations dans des livres (dans des bibliothèques spécialisées, dans des revues publiées sur internet), le temps de dégagement des os (en collaboration avec des techniciens en préparation de fossiles), puis le temps de reconstitution et d’étude des fossiles pour les décrire précisément. Il y a ensuite le temps de rédaction de rapports ou d’articles scientifiques sur les découvertes et, enfin, celui dédié à la présentation au public (montage d’exposition, conférences, ateliers, visites de site…) ou, enfin, en tant que consultant pour des éditeurs de livre, de jeux ou de parcs à thème. Il ne faut pas oublier le temps administratif qui permet de réunir les financements, l’achat du matériel, la formation et la conduite d’une équipe de fouilleurs. Il n’y a donc pas une journée type, mais un enchaînement d’activités toutes plus passionnantes les unes que les autres.

Quelles sont les études qu’on doit faire à l’école pour devenir paléontologue ?

Pour devenir un scientifique diplômé en paléontologie il faut faire de longues études universitaires. Le parcours typique est d’avoir tout d’abord un Bac scientifique. Une fois à l’université, il faut faire une Licence en Sciences de la Terre et de l’Univers (3 ans) pour avoir les bases élémentaires en géologie (pour trouver le fossile que l’on cherche, il faut savoir lire les roches et les paysages). Il est cependant possible de suivre une Licence en Sciences de la Vie, pour avoir les bases en biologie, en écologie, ou en génétique et ainsi comprendre le comportement des animaux et plantes actuels pour mieux reconstituer celui des organismes fossiles. Ensuite, il faut effectuer un Master (2 ans) en paléontologie. Lorsque les universités en disposent, chaque laboratoire de paléontologie travaille sur une thématique de recherche bien spécifique : une époque, une famille d’organismes, une sous-discipline précise… (il faut donc bien choisir l’endroit où l’on veut aller, pour espérer étudier ses fossiles préférés). Une fois le diplôme de Master en poche, vient le temps du Doctorat en paléontologie (3 ans) où l’étudiant doit faire ses preuves en tant que futur chercheur. Généralement, le sujet de thèse oriente la suite de la carrière. Mieux vaut donc travailler sur quelque chose qui nous plaît. Une fois docteur en paléontologie, le jeune chercheur rentre dans le monde de la vie active et sur le marché de l’emploi. Il doit alors trouver un laboratoire de recherches pour exercer sa spécialisation. Les places sont peu nombreuses et il est très courant de devoir partir à l’étranger pour parfaire sa spécialisation ou acquérir de l’expérience. Chose peu connue en France, il est possible de travailler en tant que paléontologue dans des collectivités territoriales (direction du patrimoine, musées municipaux ou départementaux, réserves naturelles à vocation géologique…), dans des musées associatifs ou dans des établissements privés.

Si vous en avez un, quel est votre dinosaure préféré ?

Quand j’étais plus jeune, j’ai entendu un paléontologue dire que son dinosaure préféré était le premier qu’il avait étudié au début de sa carrière. Effectivement, c’est la même chose pour moi ! Le premier dinosaure que j’ai eu la chance de décrire (en collaboration avec d’autres paléontologues) a été Arcovenator : le plus gros dinosaure carnivore du Crétacé supérieur d’Europe et un cousin du célèbre Carnotaurus d’Argentine. Le fait de passer de nombreux jours à l’étudier, à le comparer, à faire « parler » ses os pour comprendre ses liens de parenté avec d’autres dinosaures carnivores, a fait naître une préférence indéniable. Je connais ses ossements par cœur et je pourrais le reconnaître parmi tous les autres. Il reste encore beaucoup de choses à découvrir sur lui. Ce n’est pas le plus gros, ni le plus rapide, mais c’est mon « chouchou » !

 

La recherche de fossiles


Cela prend combien de temps de trouver un os de dinosaure ?

Chercher un os de dinosaure peut prendre beaucoup de temps. Heureusement, les paléontologues savent où chercher. Et ils utilisent un outil très performant que l’on appelle « les yeux ». Et oui, la découverte d’un os de dinosaure commence par de la recherche à la surface du sol (sur des terrains datant du Trias, du Jurassique ou du Crétacé). Une fois qu’un os fossilisé est découvert, il faut le dégager légèrement en surface pour connaitre sa forme, sa taille et son état de conservation. Cela peut prendre quelques minutes ou quelques heures en fonction de la dureté du sédiment et de la fragilité et la taille de l’os. Si l’os est connecté ou articulé à d’autres os d’un même animal, cela prendra beaucoup plus de temps. L’opération peut être longue si nous trouvons une accumulation d’ossements… comme un jeu de mikado fossilisé. Il faut alors prendre le bloc de roche comprenant le maximum d’os en creusant le sol tout autour (cela peut prendre quelques heures). Le travail ne s’arrête pas là puisqu’il faut ensuite protéger le bloc de roche (contenant les os) avec une coque de plâtre (et il faut attendre que cela sèche !) le transporter sans l’abîmer et ainsi continuer le travail de dégagement dans un laboratoire de paléontologie.

Quand a-t-on trouvé les premières traces de dinosaures ? Étaient-ce des os ou des empreintes ?

Nous pourrions dire que le premier os de dinosaure connu fut celui qui reçut pour la première fois le nom de « dinosaure ». C’est le paléontologue Richard Owen qui inventa ce nom de famille pour caractériser des reptiles de grande taille découverts au début des années 1820 ! Mais avant l’invention de ce mot, de nombreux os de grande taille furent identifiés comme appartenant à des « reptiles gigantesques ». D’abord comparés à de gros crocodiles, ils furent tous réattribués à des dinosaures avec le temps. Les découvertes de plus en plus nombreuses menèrent les paléontologues à constater que les pieds des dinosaures avaient des formes particulières. Ils purent ainsi faire le rapprochement avec certaines empreintes à trois doigts (tridactyles) découvertes à la même époque en Europe. Pour l’anecdote, la première empreinte tridactyle connue fut découverte en 1800 en Amérique du Nord : elle fut surnommée « empreinte du Corbeau de Noé ».  Sans le savoir, le lien entre oiseaux et dinosaures était déjà évoqué presque 200 ans avant que les paléontologues en aient la certitude scientifique.

Les os de dinosaures sont vraisemblablement connus depuis l’Antiquité. Cependant, ils étaient assimilés à des os de « géants » ou à l’origine de la création de nombreux animaux mythologiques comme les dragons (très diversifiés selon leur pays d’origine) ou les griffons.

Dans quel endroit avez-vous trouvé le plus d’os de dinosaures ?

Vous ne le savez peut-être pas mais notre pays est l’un des plus riches en découvertes de dinosaures. Depuis 25 ans, les fouilles effectuées en Provence ont permis la découverte de nombreux gisements. Certains ont livré plusieurs centaines de fossiles. Par exemple, les fouilles menées le long de l’Autoroute A8 (entre Aix-en-Provence et Nice) ont permis la découverte de plus d’un millier d’ossements fossilisés (de dinosaures, de crocodiles, de tortues, de ptérosaures, de poissons osseux et même d’un petit mammifère, tous datant du Crétacé supérieur). Autre exemple, la Réserve Naturelle de Sainte-Victoire est l’un des endroits les plus riches au monde en œufs de dinosaures (les estimations parlent de plusieurs dizaines de milliers, voire de millions). Nous y fouillons depuis 2015 et nous avons mis au jours plus de 300 ossements de dinosaures, près de 450 oeufs sur une surface de fouille de moins de 100 mètres carrés !

Quel est le dinosaure qui a été le plus fréquemment découvert ?

En Provence, le dinosaure le plus fréquemment découvert est le Rhabdodon. Ce dinosaure herbivore était un cousin du célèbre Iguanodon. Sa taille pouvait atteindre jusqu’à 7 mètres de long. Il se tenait sur deux ou quatre pattes selon son âge et son envie de se déplacer vite. Le squelette le plus complet fut découvert dans les Bouches-du-Rhône en 1995 avec un individu à moitié complet (malheureusement il manquait la tête). Depuis 10 ans nous avons découvert une dizaine de squelettes tout aussi complets … et nous continuons de chercher sa tête !

Comment peut-on savoir si un dinosaure était herbivore, carnivore, … si longtemps après ?

Il existe une catégorie d’os qui permet de reconnaître le régime alimentaire d’un dinosaure quasiment au premier coup d’œil. Et nous avons de la chance, ces os sont les plus solides de tout le squelette, avec leur protection faite d’émail. Il s’agit des dents. Les dents de carnivores sont reconnaissables à leur forme pointue, pour transpercer et déchirer la chair. Elles peuvent être aplaties et posséder des bords tranchants et crénelés comme un couteau à viande. Chez les herbivores les dents ont des formes variées en fonction du type de végétaux dont leur propriétaire se nourrissait : en bâtonnets (formant un peigne ou un râteau) pour ratisser les branches et ne cueillir que les feuilles et les fruits ; des dents biseautées comme des ciseaux pour couper les feuilles ou branches les plus solides ; des dents plates formant une rappe pour broyer et mâcher. La taille des dents donne aussi une idée de la taille de leur proie ou de la dureté des plantes consommées. Certains dinosaures avaient des becs (comme celui des perroquets) en plus de leurs dents pour arracher l’écorce des arbres ou fouiller le sol. Quant aux dinosaures sans dents (les dinosaures « autruches » par exemple) mais qui possédaient tout de même un bec, nous pensons qu’ils étaient herbivores ou insectivores.

A-t-on fini de tout découvrir sur les dinosaures ?

Non et c’est une très bonne nouvelle. Non seulement nous n’avons pas encore découvert tous les dinosaures, il en resterait environ 70% selon des statistiques, mais il faudrait également découvrir des squelettes complets pour chacun d’entre eux : ce qui est relativement rare. Nous avons besoin de faire de nombreuses découvertes pour comprendre leur mode de vie, leur croissance, leurs adaptations selon leur environnement, leur écologie. Les nouvelles technologies (imagerie par rayon-X ou microscopie électronique) permettent de faire « parler » les fossiles de manière inédite. Par exemple, nous pouvons maintenant analyser les pigments fossilisés présents sur les empreintes de peaux ou de plumes laissées sur le sol, ou sur des fossiles « momifiés ». Ainsi, et pour la première fois, des couleurs peuvent être devinées ! De plus, toutes les régions du monde n’ont pas été fouillées de la même manière. Il nous manque également de nombreuses données pour certaines époques géologiques, notamment sur le Trias moyen, période durant laquelle les premiers dinosaures seraient apparus. Il reste donc du travail pour plusieurs générations de paléontologues !

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